Paris, balade architecturale de la tour Croulebarbe au « château de la Reine Blanche ».

Cette balade débute Place d’Italie, à l’extrémité de l’avenue de la Sœur Rosalie, pour partir à la découverte du singulier discours architectural parisien d’un siècle à l’autre au travers des gabarits et des styles.                                                                                                    La succession des modes architecturales s’affiche ici au fil des rues .

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Surnommé « le gratte-ciel n°1« , « la tour Croulebarbe » ou « la tour Albert » (E. Albert+ Boileau & Labourdette Arch. et JL Sarf Ing.1960), ce bâtiment de 23 étages, 65 m de hauteur, et 120 appartements, a symbolisé le renouveau urbanistique et architectural radical de Paris durant les années 60. C’est aussi le triomphe de l’affirmation de la structure sur le décor, l’habillage ou l’ornement.

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Une opération d’urbanisme ayant pour objectif d’organiser le quartier autour de l’espace vert du square René Le Gall et de relier l’avenue Sœur Rosalie à la rue Croulebarbe séparées par un fort dénivelé est à l’origine de cette tour.

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Deux autres tours réalisées rue Corvisart (1961) et boulevard Arago (1969) compléteront ce plan d’urbanisme conçu par l’architecte-voyer Adrien Brelet au cours des années 50.

Les grilles de clôture vertes visibles le long de la rue Abel Hovelacque correspondent au niveau de la terrasse couverte de la tour Croulebarbe. Le plan masse initial de la tour la reliait directement à l’avenue Sœur Rosalie et formait un cheminement piétons qui aurait permis la mise en scène du monumental Mobilier National situé en contrebas, rue Croulebarbe. Cette disposition fut abandonnée à la suite du refus de la RATP d’accepter une passerelle de liaison surplomber ses bâtiments-entrepôts.

Nous reviendrons plus loin vers cette tour. En descendant la rue des Reculettes pour aboutir rue Croulebarbe, d’autres bâtiments retiennent notre attention comme la façade des ateliers de l’École Supérieure des Arts Graphiques ( École Estienne fondée en 1896), avec un bas relief de P. Traverse (1941).

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L’ensemble de logements OPHLM ( A. Brelet et A. Le Donné Arch.1954-1957) est réalisé en préfabrication lourde sur une parcelle en pente, entre le boulevard Blanqui et la rue Croulebarbe, selon les principes constructifs des frères Perret (A. Brelet a été très impliqué dans les projets d’Auguste Perret au Havre). Pour cette réalisation le module préfabriqué en béton incluant en fond de moule des carreaux de grès cérame rouge est le seul élément de composition.

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A l’angle de la rue Croulebarbe un ensemble HBM des années 20.

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Dans la rue Croulebarbe ( dont le nom est mentionné dès 1214 pour un moulin le long de la Bièvre), le « cabaret de Madame Grégoire », actuelle auberge Etchegory,  a accueilli Hugo, Lamartine, Chateaubriand, et La Fayette.

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Revenons maintenant à l’autre façade de la tour d’Albert au n°33 de la rue Croulebarbe.

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Selon le concept initial, le cheminement piéton de la Place d’Italie vers la terrasse belvédère aurait permis une meilleure liaison avec le quartier, la mise en scène du monumental Mobilier National et un point de vue à 360° sur Paris. Ce dispositif qui faisait de la façade rue Croulebarbe la façade arrière, a été renversé à la suite du refus de la RATP de réaliser une passerelle: ce n’est plus le Mobilier National qui est l’objet majeur d’intérêt mais la tour. Quant à la terrasse panoramique du 6éme étage ( fresque de Jacques Lagrange*) elle n’est utilisée qu’occasionnellement lors des Fêtes de la Musique et exclusivement par les habitants de la tour.

* Jacques Lagrange est l’auteur d’une œuvre multiple. Il a notamment participé à la décoration du pavillon de l’Électricité en 1937 auprès de Dufy qui l’initie à l’art mural. Peintre de la Nouvelle École de Paris il rejoint ensuite Jean Lurçat à Aubusson dès 1945 et participe à la renaissance de la tapisserie. Co-scénariste avec Jacques Tati du film « Mon oncle » (1958) pour lequel il a conçu la fameuse maison moderniste. E. Albert l’appellera de 1965 à 1972 pour réaliser les décors aux sols du campus universitaire de Jussieu (24.000m2).

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La volonté urbaine de respecter une distance de 72 m entre la tour et le bâtiment du Mobilier National  lui faisant face correspond à la hauteur de la tour coté rue Croulebarbe. Le bâtiment latéral en R+5 correspond au niveau de la terrasse sous la tour ainsi qu’a l’échelle des bâtiments voisins, la tour s’implante en fond d’ilot. Cet assemblage des volumes permet d’alléger l’impact visuel dans le tissu urbain.

Pour cette commande des promoteurs Josefson & Sullitzer, E. Albert a utilisé le principe constructif développé en 1955 pour l’ immeuble de la rue Jouffroy à Paris qu’il reprendra pour le campus de Jussieu. La structure porteuse est en tubes d’acier creux assemblés sur site puis remplis de béton avec contreventements en croix de Saint-André, les dalles de plancher sont en béton. Les façades sont constituées de panneaux de remplissage en acier inox nervuré et d’alléges vitrées.

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Chaque étage dessert 6 appartements dont 4 situés aux angles, deux seulement sont mono-orientation. A l’intérieur des appartements les poteaux métalliques et les croix de Saint-André restent visibles et offrent aux occupants un plan libre.

Lors de sa construction la réglementation pour les Immeubles de Grande Hauteur n’était pas encore établie, cette tour est donc atypique vis à vis de la réglementation incendie. Son classement à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques en 1994 permet aux propriétaires une aide de l’État pour les mises en conformité.

Le manque de place de parkings de cette tour demeure manifeste puisque pour ces 120 logements 18 ont été prévus en extérieur et 30 en rez de chaussée.

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Le Garde-meuble National ( A Perret Arch. et entrepreneur 1933-1936) est implanté face à la tour Croulebarbe.

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Pour l’exposition de 1937, les frères Perret avaient proposé un plan d’urbanisme incluant la création d’un grand axe entre la porte Dauphine et la place d’Italie mais leur proposition  s’est soldée par un échec. En dédommagement de leurs étude ils ont obtenu le projet du transfert du Garde Meuble National implanté Quai Branly depuis 1854  vers la Manufacture des Gobelins pour libérer les terrains de l’exposition.                                                        Le terrain est situé à l’emplacement des anciens potagers cultivés par les artisans lissiers  des Gobelins sur « l’île aux singes », formée par les 2 bras de la Bièvre correspondant aux limites du square René Le Gall, plus précisément ou il s’incurve pour suivre la courbe de la rue Berbier du Mets.                                                                                                         Les études de fondations ont été complexes en raison du sol argileux et de l’ancien lit de la Bièvre. Le bâtiment est construit comme un gigantesque navire dont le niveau bas correspond à la rue Berbier du Mets en dénivelé de 4 m par rapport à la rue Croulebarbe.

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La grande diversité des fonctions prévus dans la programmation aurait pu aboutir à une multiplicité de sous-ensembles dans différents bâtiments. Mais le jeu de trames géométriques et de sous trames d’ossature très élaboré a permis d’intégrer ces différentes fonctions avec rationalité.  Le « classicisme structurel », plein de monumentalité, est ici en phase avec les besoins de représentation de la fin des années 30.

 

 » Le béton se suffit à lui-même. Le béton c’est de la pierre que nous fabriquons, bien plus belle et plus noble que la pierre naturelle. On peut la travailler au marteau ou à la boucharde, on la cisaille, on la laye avec tous les instruments qui servent à aviver la pierre »; ces affirmations des frères Perret dans les années 30 laissent songeur compte tenu de la régression constatée dans l’aspect des bétons apparents des chantiers de bâtiments.

Sur la droite les constructions de la rue Berbier du Mets face au Mobilier National sont implantées le long de l’ancien lit de la Bièvre ( matérialisé par des clous en laiton sur le trottoir) .

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La Bièvre prend sa source à Saint Quentin en Yvelines, pour pénétrer dans Paris à la poterne des Peupliers. Au fil du temps, son cours et son embouchure ont variés, au XVe siècle on considérait que l’éclat des coloris écarlates obtenus par la famille Gobelin, teinturiers venus des Flandres, venait pour une part des racines des aulnes bordant la rivière. Cette propriété, probablement erronée, favorisa l’installation de tanneries, de mégisseries, de moulins à papier qui obligea à dédoubler la rivière entre la Poterne des Peupliers et la rue Mouffetard pour satisfaire les différentes corporations.                          Son utilisation intensive et l’importance des rejets obligea à la couvrir à partir de la rue Geoffroy Saint Hilaire en 1828 pour des raisons d’hygiène publique. Sa couverture fut réalisée rue Berbier du Mets en 1906 puis totalement en 1910. Depuis elle est transformée en égout. Deux photos en donnent une vision à la fin XIXe.

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Rue Berbier du Mets, après avoir passé la rue Gustave Geffroy, les constructions à usage d’ateliers datent de la fin du XVIIe.

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Elles jouxtent une construction du milieu du XVIIe siècle affectée à l’exploitation d’une huilerie. Au delà des bâtiments annexes du début du XXe ont été démolis pour laisser place à un petit ensemble d’habitations réalisé en 2001dont les clins en bois rappellent la présence à cet emplacement de séchoirs pour les mégisseries.

 

Dans le quartier, une centaine d’artistes se sont regroupés dans l’association « Lézarts de la Bièvre » et ouvrent leurs ateliers le deuxième week-end de Juin.

Plus loin à droite on remonte la rue des Gobelins, aux n°17-19 deux bâtiments construits vers 1500 parmi les plus anciens de Paris. Le n°19 était au XIXe l’atelier d’un apprêteur de draps et le n°17 abritait une tannerie après avoir été occupé par l’administration royale de tapis de la manufacture des Gobelins.

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Immédiatement après le n°17 le pignon Nord et la tour poivrière du « château de la Reine Blanche » apparaissent.  Le nom de « Reine Blanche » désignait autrefois la couleur de deuil portée par les reines.

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S’agirait-il de Blanche de Castille, épouse de Saint-Louis, de sa fille ou de Blanche de Bourgogne, femme de Charles IV ? elle aurait fait construire un petit hôtel vers 1300 disparu au XVIe. Beaucoup d’hypothèses ont été avancées, ce mythe semble avoir a été développé par les historiens de l’époque romantique, mais aucune confirmation historique n’a été faite. Une certitude, ce bâtiment est le plus ancien du 13e arrondissement.

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Il est aussi certain que les Gobelin avaient à cet emplacement des ateliers pour la teinture et cet ensemble a été classé Monument Historique.                                                 L’entrée de cet ilot dénommé « de la Reine Blanche » est maintenant situé à l’Est plus haut à partir de la rue Gustave Geoffroy percée en 1906.                                                            Deux visites annuelles sont possibles notamment lors des « Journées du Patrimoine ».          Les corps de bâtiments les plus anciens desservis par deux escaliers à vis datent de la Renaissance ( fenêtres à meneaux) entre 1500 et 1535.

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L’importante rénovation privée ( Hertenberger & Vitry Arch. 2000-2002) a permis de recréer la disposition des cours et bâtiments telle qu’elle existait au XVIIe siècle et  réhabiliter cette demeure en appartements. L’édifice principal est un ancien corps de logis à tourelles construit au début du XVIe par la famille Gobelin. D’autres teinturiers puis des tapissiers flamands appelés et protégés par Henri IV leur succéderont dans le quartier.    En 1662 Colbert décide d’y regrouper plusieurs ateliers de tapisserie parisienne.              Au fil des siècles et à la suite des successions ventes et partages, l’îlot initial était morcelé et sa destination était devenue industrielle autour des tanneries et mégisseries longeant la Bièvre.                                                                                                                                 Un extrait de l’acte de vente de 1739 des Consorts de Vitry au profit d’Antoine-Guillaume Moinery fournit quelques précisions sur les lieux:  » Une grande maison et lieux en dépendant sise rue de Bièvre ou Gobelin, faubourg Saint-Marcel, servant à une manufacture de teinture, consistant lesdits lieux en un grand et long passage à porte cochère conduisant à une grande cour dans laquelle il y a un grand bâtiment à main gauche composé au rez de chaussée d’un vestibule, salle, cabinet, cuisine et de plusieurs autres pièces de plain-pied, deux étages de chambres avec un grand grenier au dessus couvert de tuiles,caves ayant leur entrée en descente par la cuisine, escalier en tourelle, une galerie soutenue par des arcades de pierre de taille, petit grenier au dessus; plus dans ladite cour est à main droite en entrant un petit corps de logis composé d’un rez de chaussée, d’un premier étage et de grands greniers au dessus, escalier dans œuvre, cave au dessous, petite galerie ou passage pour communiquer du grand bâtiment au petit corps de logis, deux boutiques ou manufactures de teinture, l’une grande dans laquelle sont quatre chaudières chacune avec son fourneau et deux citernes dont l’une a son bac; l’autre boutique plus petite à trois chaudières chacune aussi avec son fourneau, guèdre au bout à droite de ladite grande boutique, quai de planches sur la rivière de Bièvre soutenu de piliers ou poteaux de bois,jardin derrière ledit grand bâtiment ou est un puits mitoyen, petit bâtiment en arcades au bout dudit jardin, basse-cour,écurie et remise près l’entrée de ladite maison et régnant le long de la rue Gobelin ».

La cour d’honneur (début XVIIe) est accessible par une porte charretière à encorbellement en pignon Nord, la coursive à l’étage permettait probablement une surveillance et un contrôle du travail des ouvriers dans la cour intérieure.

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La cour d’honneur intérieure et son aile principale à l’Ouest « grand corps de logis à tourelles » est desservi par deux escaliers à vis.

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Une photo atteste de son état avant réhabilitation dans les années 80.

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La construction des arcades et de l’escalier à vis remonte au début du XVIIe l’ensemble a probablement été consacré très tôt aux activités de teinturerie, de tissage, de tannerie, qui se sont développées dans le quartier grâce à la présence de la Bièvre.

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Vue d’ensemble de la tour, des arcades orientés vers le Nord et des bâtiments construits en 1999-2001 reprenant les clins en bois des séchoirs de mégisseries ou de moulins à papier.

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Derrière ces arcades, une autre cour au centre d’une construction datant du XVII qui est  probablement une huilerie avec une façade Est rue Gustave Geoffroy ( ci-dessous) et une autre coté rue Berbier du Mets.

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Les nouveaux bâtiments donnent sur la cour d’honneur et sur la rue Berbier du Mets suite à la démolition des bâtiments parasites construits fin XIXe.

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Le choix et la mise en œuvre des matériaux a fait l’objet de recherches attentives pour les nouveaux bâtiments.

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La balade se termine au carrefour des Gobelins ou « Le canon des Gobelins » rappelle la journée du 18 mars 1871 durant laquelle les troupes de Thiers tentent de s’emparer des 171 canons de la Garde nationale et investissent Paris. Le canon des Gobelins sonna l’appel à l’émeute dans ce quartier. La commune de Paris sera proclamée le 28 mars.

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